L’Ouvroir d’Anvers (1) – Français

L’Ouvroir d’Anvers employait des milliers de filles et de femmes pendant l’occupation ’14-’18 de la Belgique. Des vêtements y ont été confectionnés et modifiés, des chaussures y ont été réparées et des sacs à farine y ont été brodés.

L’Ouvroir d’Anvers, photo emblématique depuis la galerie, 1915. Photo: «War bread»

La signification d’un «ouvroir» est: «Lieu réservé aux ouvrages de couture, de broderie…, dans une communauté». Dans un contexte historique, j’appellerais cela un “atelier de couture communautaire”.

L’histoire de l’Ouvroir d’Anvers m’est devenue familière grâce à trois sources principales: une belge et deux américaines.
– «Heures de Détresse» d’Edmond Picard, la principale source belge montre quelques photos de l’Ouvroir. [2]
«War bread» (Pain de guerre) d’Edward Eyre Hunt, commémore l’Ouvroir de ce délégué américain de la Commission for Relief in Belgium (CRB) dans la province d’Anvers. C’était un jeune journaliste et écrivain; il a travaillé à Anvers de décembre 1914 jusqu’à octobre 1915. [3]
«Women of Belgium» (Femmes de la Belgique) de Charlotte Kellogg, née Hoffman (Grand Island, Nebraska, 1874 – Californie 08.05.1960). Elle était également une déléguée CRB – ​​unique en tant que la seule déléguée féminine – et est restée en Belgique entre juillet et novembre 1916. En tant qu’écrivain et militante, elle s’est engagée pour la bonne cause des femmes belges. [4]

Edward Hunt, War bread
En automne 1914, trois femmes prennent l’initiative de créer un atelier de confection pour venir en aide aux habitants de la ville d’Anvers, soient Mesdames:
– Laure de Montigny-de Wael (Anvers 29.11.1869 – Ixelles, Bruxelles 09.07.1926)
– Anna Osterrieth-Lippens (Gand 01.11.1877 – Bruxelles 14.09.1957)
– La comtesse Irène van de Werve de Vorsselaer née Kervyn d’Oud Mooreghem (Gand 17.12.1857 – Anvers 21.04.1938)

Elles ont dirigé un comité de femmes qui, je suppose, étaient expérimentées dans l’organisation d’organismes de bienfaisance et de maisons de travail. Même avant la guerre, il y avait de nombreuses initiatives privées offrant des emplois et de l’éducation aux jeunes femmes et une assistance aux personnes dans le besoin. Le comité aurait acheté toutes les marchandises à la pièce qu’on pouvait trouver dans la ville et avait mis en service le théâtre des Folies Bergères pour fournir du travail à des centaines de jeunes femmes pour fabriquer et réparer des vêtements.

La Fondation Rockefeller

La Fondation Rockefeller et le CRB ont collaboré aux efforts de secours. Belgian Relief Bulletin, 5 décembre 1914. Coll. Archives de la Ville de Bruxelles. Photo: auteur

La fondation américaine «Rockefeller Foundation» a collectionné des vêtements aux États-Unis et les a expédiés par le port de Rotterdam vers la Belgique. Le Canada a également assuré le transport des vêtements.

Citation de «War bread»: «Avant le premier janvier 1915, la Fondation Rockefeller a contribué près d’un million de dollars au travail de secours belge et a créé une station à Rotterdam appelée la «Rockefeller Foundation War Relief Commission», pour aider la Commission for Relief in Belgium. Cette station était chargée du tri et de l’expédition des vêtements envoyés de l’Amérique à la Belgique.
La CRB n’avait jamais eu assez pour les fournir. Ce n’est que lorsque les généreux dons de vêtements ont commencé à venir d’Amérique par le biais de la Rockefeller Foundation War Relief Commission, que la situation s’est améliorée.»

L’Ouvroir d’Anvers était sous la protection de la CRB et recevait une subvention mensuelle de 50 000 francs de la ville d’Anvers jusqu’à ce que le Comité National de Secours et d’Alimentation (CNSA) prenne en charge le financement.

Exposition Internationale d’Art Culinaire & d’Alimentation en 1899, Société Royale d’Harmonie, Anvers. Photo: internet

L’Ouvroir a déménagé dans des locaux plus grands: la Salle des Fêtes de la Société Royale d’Harmonie sur la Mechelsesteenweg.[5]
L’architecte Pieter Dens a conçu le bâtiment, achevé en 1846. L’endroit avait abrité des concerts, des expositions et des foires.

La Salle des Fêtes, Société Royale d’Harmonie, Anvers, 1906, carte postale. Photo: internet


L’Ouvroir à la Salle des Fêtes «Harmonie»

Edward Eyre Hunt, photo: ‘WWI Crusaders’, Jeffrey Miller

Hunt dresse ce tableau de l’organisation de l’ouvroir: «La scène de l’Harmonie anversoise était remplie de caisses de marchandises. Les galeries et le rez-de-chaussée ont été étalées avec des rangées de machines à coudre et de tables de travail, et le vestiaire a été transformé en un bain désinfectant à la vapeur et au soufre, où tous les matériaux, nouveaux et anciens, ont été démontés et soigneusement nettoyés. Neuf cents filles et jeunes femmes travaillaient sous surveillance dans la salle chaude et bien éclairée, tandis qu’environ trois mille femmes plus âgées se voyaient confier la couture à domicile.
Un groupe de cordonniers fabriquait et réparait des chaussures dans le couloir. Tous ces ouvriers étaient payés. De l’atelier central, les produits fabriqués et les matériaux non fabriqués ont été expédiés dans toute la province; le second aux cercles de couture dans les villages et les villes.»

L’Ouvroir d’Anvers, rez-de-chaussée, 1915. Photo: «Heures de Détresse»
Charlotte Kellogg, née Hoffman. Photo: internet

Charlotte Kellogg: Women of Belgium

Charlotte Kellogg est allée visiter l’atelier. «Nous avons vu une mer de têtes blondes dorées et brunes courbées sur leurs tables de couture. Des femmes nobles les ont sauvées des décombres de la guerre — dans l’abri de ce music-hall elles travaillaient pour leur vie … 1200 filles préparaient la couture et le matériel de broderie pour 3 300 autres personnes travaillant à domicile, c’est-à-dire c’était un des ouvroirs ou ateliers bénis de la Belgique.
Ici, toute l’attitude envers les vêtements est du point de vue, non pas de la protection qu’ils offrent, mais de l’emploi qu’ils offrent. Sans cet emploi, sans le dévouement quotidien des femmes merveilleuses qui ont fondé cette organisation étonnante…. Bien sûr, il y a toujours un besoin urgent pour les vêtements achevés. Ceux-ci sont remis aussi vite que possible aux divers autres comités qui s’occupent des démunis. Entre février 1915 et mai 1916, des articles d’une valeur de plus de 2 000 000 de francs furent ainsi distribués par ce seul ouvroir.»

Photo festive de sacs de farine provenant de moulins aux États-Unis et au Canada. Photo: «Heures de Détresse»

Transformation des sacs à farine
Kellogg n’a pas mentionné si les sacs à farine ont été transformés en vêtements dans l’Ouvroir; probablement pas. Cependant, certaines femmes étaient impliquées dans la broderie!
La broderie des sacs à farine dans l’Ouvroir a attiré l’attention de Kellogg:

Sac à farine «ABC», broderie scénique, dessin Piet van Engelen. Dédié à M. Herbert Hoover, Ouvroir d’Anvers. Coll. et photo: HHPLM nr. 62.4.447

«Dans une seule section les filles ne font que broder nos sacs à farine américains. Les artistes dessinent des dessins pour représenter la gratitude de la Belgique envers les États-Unis. Celui-ci sur le chevalet en passant, représentait le lion et le coq de la Belgique gardant la couronne du roi, tandis que le soleil – le grand aigle américain se lève à l’Est. Les sacs qui ne sont pas envoyés en Amérique comme cadeaux sont vendus en Belgique comme des souvenirs »

Les ouvrières étaient récompensées par une formation en couture et en dessin de patron; des cours d’histoire, de géographie, de littérature, d’écriture et une attention particulière à l’hygiène, plus un paiement de 3 francs par semaine.
Kellogg a exulté: «Ces choses sont splendides, et avec les trois francs de salaire par semaine, c’est le respect de soi, le courage, le progrès sur toute la ligne. Le comité a toujours été en mesure d’obtenir l’argent pour les salaires. »

Ouvroir d’Anvers, galerie, 1915. Photo: «Heures de Détresse»

La Comtesse Irène van de Werve de Vorsselaer-Kervyn d’Oud Mooreghem
La semaine dernière, j’ai reçu un message de l’un des arrière-petits-fils de la Comtesse Irène van de Werve de Vorsselaer née Kervyn d’Oud Mooreghem, membre du comité de l’Ouvroir. Auparavant j’étais entrée en contact avec M. van de Werve de Vorsselaer pendant mes recherches sur le nom de jeune fille de la comtesse van de Werve de Vorsselaer et son implication dans des comités caritatifs. Son arrière-grand-mère s’est avérée très active dans les œuvres caritatives pendant la guerre.

Comtesse Léon van de Werve de Vorsselaer, née Irène Kervyn d’Oud Mooreghem. Photo: coll. van de Werve de Vorsselaer

«La comtesse van de Werve de Vorsselaer en question est née Irène Kervyn d’Oud Mooreghem (1857-1938). Elle a épousé le comte Léon van de Werve de Vorsselaer (1851-1920) le 23 avril 1877 à Mariakerke. Ils ont eu deux fils.
Elle était membre de la Congrégation du Cœur Immaculé de Marie, de l’Association des Mères Chrétiennes et de l’Hospitalité de Notre-Dame de Lourdes. Elle était aussi Chevalier de l’Ordre de Léopold II avec étoile d’argent et avait été décorée de la Médaille Commémorative de la Guerre 1914-1918 et de la Médaille de la Victoire. Elle devait ces distinctions honorifiques à son dévouement sans bornes aux blessés de guerre qu’elle avait réconfortés, soulagés et qu’elle soignait dans les salles du Jardin Zoologique transformées pour la circonstance en hôpital militaire.» [6]

Le message que je viens de recevoir de M. van de Werve de Vorsselaer contenait une surprise. Il avait parlé à sa femme de nos conversations et elle se souvenait que sa mère lui avait donné des sacs à farine décorés. À sa grande surprise, trois sacs à farine brodés avaient émergé, dont l’existence ne lui était pas familière.
Il a eu la gentillesse de m’envoyer des photos des broderies.

Sac à farine brodé «Ouvroir d’Anvers»

«Ouvroir d’Anvers. Années de guerre 1914-1916 ». Détail de sac à farine dans les techniques de broderie blanche. Coll. et photo: van de Werve de Vorsselaer

L’examen des photos m’a fait sursauter de joie: sur un des sacs a été brodé en blanc sur blanc: «Ouvroir d’Anvers. Années de Guerre 1914-1916». L’impression originale du sac à farine est manquante, mais en taille c’est la toile d’un demi-sac à farine. Incontestablement un artisanat d’origine de l’Ouvroir d’Anvers!

«Sac à farine », napperon en technique de broderie blanche, broderie anglaise, «Ouvroir d’Anvers. Années de guerre 1914-1916 ». Coll. et photo: van de Werve de Vorsselaer

C’est une napperon avec des motifs floraux, décorée de bords festonnés partout, exécutée dans des techniques de broderie blanche, dont le style ressemble à la broderie anglaise.

Étant donné qu’un sac à farine était originaire de l’Ouvroir, je suppose que les deux autres broderies y ont également été créées. Ces sacs à farine ont été transformés en housses de coussin.

Quaker City Flour Mills Co., Philadelphie

Sac à farine «Quaker City Flour Mills Co., Philadelphie», brodé; Ouvroir d’Anvers; coussin. Coll. et photo: van de Werve de Vorsselaer

L’origine d’un sac à farine est le «Quaker City Flour Mills Co., Philadelphie», de l’état de Pennsylvanie. Les caractères de l’impression originale sont brodés dans les couleurs rouge, jaune, noir et rouge, blanc, bleu. Quelques petits drapeaux ont été ajoutés comme décoration patriotique, ainsi que les années 1914-1915-1916-1917. Le résultat est une housse de coussin colorée.

American Commission

Détail sac à farine «American Commission», technique de broderie blanche, broderie italienne; Ouvroir d’Anvers. Coll. et photo: van de Werve de Vorsselaer
Impression originale «American Commission». Coll. Hollaert. Photo: auteur

Un sac à farine provient de l’ «American Commission». L’impression d’origine était bleue, mais cette couleur s’est estompée. Ce sac décoré est devenu un coussin, il présente également les techniques de broderie blanche; cela ressemble à de la broderie italienne. Les contours des lettres majuscules sont brodés de fils blancs. De plus, le sac à farine a été habilement décoré de feuilles et de fleurs.

 

Conclusion
M. van de Werve de Vorsselaer a déclaré dans son explication accompagnant les photos des sacs à farine qu’il ne connaissait ni l’existence ni l’origine de leur collection de sacs à farine décorés. Il m’a remercié avec: «Grâce à vous, mes enfants et petits-enfants sauront leur provenance.»

Sac à farine «American Commission», technique de broderie blanche, broderie italienne. Ouvroir d’Anvers; coussin. Coll. et photo: van de Werve de Vorsselaer

A mon tour je tiens à remercier M. et Mme van de Werve de Vorsselaer. Mes questions de recherche: «qui ont brodé les sacs à farine, où les ont-elles brodés, quelle était leur motivation?» ont reçu des réponses significatives. Grâce à la collection de trois sacs à farine brodés, le travail de l’arrière-grand-mère van de Werve de Vorsselaer et de milliers d’autres filles et femmes de l’Ouvroir d’Anvers a repris vie.

Pour la suite, voir le blog: Het ‘Ouvroir’ van Antwerpen (2)

[1] Mes remerciements vont à
– M. et Mme van de Werve de Vorsselaer pour leur information et les photos des sacs à farine décorés;
– M. Hubert Bovens à Wilsele pour avoir fourni des données biographiques;
– Mme Majo van der Woude de Tree of Needlework à Utrecht pour ses conseils sur les différentes techniques de broderie;
– Mme Karina van Erven Dorens née van Ditzhuyzen pour avoir lu et corrigé la traduction de ce blog en français.

[2] Picard, Edmond, Heures de Détresse. L’Oeuvre du Comité National de Secours et d’Alimentation et de la Commission for Relief in Belgium. Belgique 1914 – 1915. Bruxelles: CNSA, L’ Imprimerie J -E Goossens SA, 1915

[3] Hunt, Edward E., War bread. A Personal Narrative of the War and Relief in Belgium. New York: Henry Holt & Company 1916

[4] Kellogg, Charlotte, Women of Belgium. Turning Tragedy in Triumph. New York and London: Funk & Wagnalls Company, 4th edition, 1917

Salle des Fêtes Société Royale de l’Harmonie, Anvers, carte postale. Photo: internet

[5] Hunt a confondu deux lieux de la Société Royale de l’Harmonie dans «War bread»: la salle des Fêtes dans le parc de l’Harmonie sur la Mechelsesteenweg, à côté de l’actuel parc Roi Albert, et la salle de théâtre / concert au centre-ville Rue d’Arenberg. L’Ouvroir a été situé sur Mechelsesteenweg. (Annexe XXIX, The Clothing Workshop, p. 357)..

Comte Léon van de Werve de Vorsselaer. Photo: «Le chant du paradis. Le Zoo d’Anvers a 150 ans»

[6] Les salles du ZOO d’Anvers ont été mises à la disposition de la Croix-Rouge en 1914.
Le comte Léon van de Werve de Vorsselaer était impliqué dans la direction de la Société Royale de Zoologie d’Anvers depuis 1902 en tant qu’administrateur. En 1919, il devint président du conseil d’administration, mais mourut inopinément en 1920. Il semble que les deux époux, comme de nombreuses familles nobles et éminentes, avaient une relation étroite avec le célèbre Zoo d’Anvers. Baetens, Roland, Le chant du paradis. Le Zoo d’Anvers a 150 ans. Tielt: Lannoo, 1993.